A contretemps du timing habituel – D’ordinaire les Premiers ministres en visite en Calédonie formalisent leur propos en début de séjour devant les élus du Congrès, puis le déclinent, et parfois l’ânonnent, au fil des haltes protocolaires dans les trois provinces. Edouard Philippe a fait l’inverse et s’en explique. « Il fallait que je m’imprègne des particularismes locaux et que j’entende ceux qui souhaitaient me parler. Le temps du palabre est important chez vous, j’ai bien compris le message, précise-t-il, et je me suis exprimé à la fin ». Ce qui explique aussi qu’en off et au bénéfice de rencontres discrète, le discours du Premier ministre au Congrès ait été enrichi des réflexions des uns et des autres. Par exemple l’expression « N’ayons pas peur de nos peurs », vient de Paul Néaoutyine, celle du « temps d’échange pas borné dans le temps » de Roch Wamytan, celle du « référendum binaire pour qu’il soit compréhensible de tous » des Républicains Calédoniens. Aussi, il n’est étonnant que le discours ait « convenu » à toutes les composantes de l’échiquier politique local. Chacun y a en effet trouvé le grain de sel qu’il voulait y ajouter. Donc réussite totale de Matignon sur le sujet.

René Char avait tort ! – « Le poète René Char écrivait : Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », cite Edouard Philippe. « S’agissant de la Calédonie, il avait tort, corrige-t-il. Ici nous avons la chance d’être sur un chemin balisé par des géants comme Michel Rocard et jalonné de symboles fort comme cette poignée de main entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou : une image d’une puissance inimaginable pour le jeune homme », qu’il était à l’époque, confesse-t-il.

Un comité des Sages – Pour encadrer la campagne référendaire, comme le ferait un CSA local, le Premier ministre propose la création d’un Comité des Sages composé, croit savoir Roch Wamytan, « d’Anciens (au sens coutumier du terme), d’anciens élus, de membres de la société civile et de religieux » : voilà qui ressemble beaucoup aux missions de l’époque rocardienne ! « Sans se substituer à la justice, ni s’arroger un pouvoir de censeur », ce Comité des sages pourrait alerter les protagonistes de la campagne référendaire sur ce qui « pourrait heurter la sensibilité calédonienne » ou nuire à l’esprit « de la recherche du destin commun ». Plutôt une bonne initiative, saluée par toute la classe politique au Congrès.

Roch et Descartes – « C’est un véritable discours de la méthode que nous propose le Premier ministre. On ne peut qu’y souscrire, puisqu’il parle davantage de l’après- référendum et pas seulement le jour d’après », dit Roch Wamytan. Cependant, et hors micro assez inquiet sur « les risques qu’encourent les leaders indépendantistes qui suivraient le processus ! ». Inquiétudes donc chez le leader de l’UC, au 30e anniversaire de l’embuscade de Hienghène qui fit 10 morts en 1988.

Le mentor très présent – On l’a certainement oublié, mais avant de rejoindre Les Républicains puis les Marcheurs de Macron, Edouard Philippe fut « rocardien », ce qu’il ne dément nullement. Tout jeune « citoyen au droit de vote », le Premier ministre avait rejoint le groupe de réflexion baptisé « Opinions » fondé avant 1988 par un certain Michel Rocard, tout juste sorti du PSU pour rejoindre le Parti socialiste. « Sur le dossier calédonien, il a montré avec Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou que l’on pouvait faire de la politique avec noblesse et honneur », confie Edouard Philippe. « Oui, la politique n’est pas une série télévisée, il faut une éthique ! », claque-t-il.

Retour en 1517 ! – Eh oui, en cette année-là, la Calédonie ne figure pas sur les planisphères des grands navigateurs. « Mais le roi François 1er décide de la construction du port du Havre, qui allait servir à la découverte et à l’exploitation du nouveau monde », et dont Edouard Philippe fut maire. « Cette même année, le moine Luther placarde les premiers manifestes qui allaient conduire au protestantisme : nos deux protagonistes savaient-ils qu’ils allaient transformer le monde ? », s’interroge le Premier ministre en ouverture de son discours au Congrès. « De la même façon la Nouvelle-Calédonie vit depuis 30 ans une transformation, mais elle en a certainement d’avantage conscience ». Ouf, le Premier ministre est retombé sur ses pieds !