Les visites des Premiers ministres se suivent en Calédonie. Celle d’Edouard Philippe fera date. Tant sur le fond : qu’il fallait expliciter à moins d’un an du référendum qui sera forcément binaire. Que sur la méthode, tout droit sortie des recettes appliquées par Michel Rocard, Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou dès 1988. Et qui ont gravé depuis 30 ans le mot « paix » dans le lexique du destin commun. Sa prestation devant les élus du Congrès de la Nouvelle-Calédonie en témoigne, mais pas seulement. Retour sur un déplacement, pas comme les autres.

PM Congres 7

 

Inquiétudes. – Le paysage politique calédonien n’était pas des plus apaisés à l’arrivée du Premier ministre : certains à l’UC se disaient « déliés de la parole des Anciens » après le référendum, les élans souverainistes de Philippe Gomès, avaient certes permis de débloquer in extremis la situation au gouvernement, mais posaient question à la famille non-indépendantiste. Comme à l’Etat qui s’inquiétait d’un « partage des compétences régaliennes » qu’interdit la Constitution. Et qui aurait de néfastes conséquences au plan intérieur : la Corse pour ne citer qu’elle…

Une stratégie en trois temps. – Chez certains, « d’abord est le verbe ». Chez Edouard Philippe, d’abord est « l’écoute, l’imprégnation du terrain et l’humilité », selon ses termes. En plus il ne venait pas sur le territoire avec quelques milliards à distribuer, comme Manuel Valls. Juste une méthode à proposer. Alors, pour déminer le Caillou, il a agi en trois temps.

« Calme ! ». – Au premier temps de sa visite son maître mot a été : calme.  « Je veux, a-t-il décliné sur tous les tons, un climat calme et serein propice à la bonne tenue du référendum afin que son résultat soit garanti, incontesté et incontestable ! ». Les mots, empruntés aux uns et aux autres, mais à des moments divers, convenaient à la totalité de l’échiquier politique calédonien. Ils étaient incontestables et dignes d’un Etat partenaire de l’Accord, de sa sortie et sa suite…

La passe aux Calédoniens. – La rencontre avec les groupes de travail du Comité des signataires a marqué un deuxième temps. Pour le Premier ministre, l’idée était claire : ce serait plutôt au Congrès de fixer le jour de la consultation référendaire ; et plus encore ce serait à lui aussi d’en rédiger la question. Bien sûr en cas de défaut l’Etat prendrait le relais. Mais Edouard Philippe préfère certainement que le Président Macron puisse venir en avril ou mai 2018 en disant devant le Congrès : « L’Etat entérine le libellé de votre question et la date que vous avez choisie, plutôt que l’Etat a décidé que… ». Les Calédoniens ne peuvent que souscrire à la démarche.

Point d’orgue au Congrès. – Mais à la fin du déplacement, encore par humilité et pour rompre avec une coutume trop ronflante, le Premier ministre s’est exprimé devant les élus calédoniens… après les avoir entendus et côtoyés pendant quatre jours. « Je mesure les risques et les appréhensions et il ne faut pas que la consultation référendaire conduise à de nouvelles tensions ». Il faut au contraire, a dit le Premier ministre « continuer à faire fructifier cet actif immatériel que vous avez accumulé et qui conduit à la recherche d’un destin commun, bien au-delà de l’échéance du référendum ».

Une question binaire au référendum. – C’est pourquoi Edouard Philippe s’est montré particulièrement ferme et définitif sur l’organisation du scrutin d’autodétermination : Je « souhaiterais », a-t-il dit, que ce soit votre assemblée « qui en détermine la date et qui fasse à l’Etat une proposition de rédaction de la question qui sera posée aux Calédonien ». In fine le Parlement français trancherait, mais on comprend que ce serait mieux « pour l’incontestabilité du vote et de son résultat ».  Reste que, reconnait le Premier ministre, « la question à poser est bornée par le droit français, international et l’Accord de Nouméa et devra être binaire ! Il ne peut pas en être autrement », dit-il. Pour ou contre l’indépendance ; la souveraineté de la Calédonie ou son appartenance à la France ; le passage de la citoyenneté en nationalité : tout est question de rédaction, mais la réponse doit être : « oui ou non à la France ou à l’indépendance ». On ne peut être plus clair. Et le Président Macron l’avait déjà été avant le Comité des signataires en écartant « les questions Canada dry », comme disent les conseillers de Matignon.

PM Congres 2

OK pour Santa. – Sans même attendre les propos du Premier ministre, le président du Congrès, Thierry Santé lui avait par avance répondu dans son discours d’accueil : « Oui, le Congrès se réunira dans les plus brefs délais pour proposer une date pour le référendum » et oui le Congrès se penchera dans la foulée sur « la rédaction d’une question claire et intelligible par tous », selon le vœu de l’Etat.

La méthode Philippe. –  Mais le référendum est une étape. Juste une étape. Et pour la suite et « pas seulement le jour d’après, mais les dizaines d’années qui suivront », le Premier ministre propose au Congrès une méthode, héritée de la période Rocard-Lafleur-Tjibaou :

  • Instituer un groupe d’une dizaine de Calédoniens, incontestés et incontestables, pour suivre les travaux : une sorte de Comité des signataires, plus restreint à l’efficacité démultipliée.
  • Ouvrir « un temps d’échanges et de dialogue pas borné dans le temps » : le grand palabre en quelque sorte sans obligation de signer et contresigner tel ou tel engagement.
  • Arrêter des rendez-vous « aussi fréquents que nécessaire » avec l’Etat pour valider les étapes. Le premier serait le prochain Comité des signataires prévu avant le 15 mars de l’année prochaine à Paris.

Des thèmes de travail. – C’est la deuxième proposition d’Edouard Philippe : commencer par établir une liste de travaux communs qui seront la base de l’après référendum de 2018. Sans engagement préalable, comme le demandaient certains, sinon l’ouverture de la discussion à toutes les formations représentées au Congrès. Et le Premier ministre de citer devant les élus du boulevard Vauban au grand complet :

  • un bilan de l’Accord de Nouméa « avec ce qui a marché et ce qui a moins bien marché » ;
  • un état des lieux des transferts de compétences réalisés et de ceux qui resteraient à faire ;
  • la place de la Nouvelle-Calédonie dans le monde, et pas seulement dans son environnement proche qu’est le Sud Pacifique ;
  • la définition enfin, d’un socle des valeurs communes (celles de la République liées à celles du monde kanak et océanien)… Et qui font déjà consensus.

Et maintenant ? – Alors le Premier ministre ne le dit pas comme tel. Mais il se place dans la situation arrimée à la France à l’issue du référendum : ce qui ne fait pas doute ici. Mais propose aux Calédoniens un vade me cum pour construire quelque-chose d’encore plus original que l’Accord de Nouméa et qui aille plus loin encore… En clair la standing ovation qui a suivi son allocution au Congrès n’était ni forcée, ni surfaite.

M.Sp

Sécurité et proximité : Nouméa sera pilote !

Le Premier ministre a confirmé, que suite à la demande de la maire de Nouméa, Sonia Lagarde, sa commune sera inscrite comme « pilote » de la politique de police de sécurité du quotidien, promise par le Président de la République. L’opération devrait être lancée aux premiers jours de l’année 2018 et concerne avant tout la prévention contre ce que l’on nomme pudiquement « la petite délinquance » ou les « incivilités », que chacun connait.

Une unité du RSMA dans le Sud

Dans le même ordre d’idée, Edouard Philippe promet la création d’une nouvelle unité du Service militaire adapté, forte de 80 jeunes, avec, dit-il, de nouvelles formations plus en adéquation avec les emplois des zones urbaines. Vraisemblablement sur le terrain Nandaï à Bourail. Une idée moult fois proposée à Paris comme à Nouméa par Isabelle Lafleur, des Républicains calédoniens.